Des hommes ordinaires : Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne de Christopher Browning
Des hommes ordinaires : Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne de Christopher Browning
A l’aube du 13 juillet 1942, les hommes du 101e bataillon de réserve de la police allemande entrent dans le village polonais de Jozefow. Au soir, ils ont arrêté 1 800 Juifs : 300 hommes sont sélectionnés pour le travail, les autres, femmes, enfants et vieillards, sont abattus à bout portant. Les quelque 500 policiers de réserve du 101e bataillon n’avaient rien de nazis militants ou de racistes fanatiques. Ces » hommes ordinaires » ont eu, à plusieurs reprises, l’occasion de s’abstenir. Ils ont, dans leur immense majorité, préféré obéir, faisant en seize mois plus de 83 000 victimes, assassinées sur-le-champ ou déportées vers Treblinka. Analysant les témoignages de 210 anciens du bataillon, Christopher Browning retrace leur parcours, analyse leurs actions et leurs motivations, dans un des livres les plus forts jamais écrits sur la Shoah et sur l’ordinaire aptitude de l’homme à une extraordinaire inhumanité.
Biographie de l’auteur
Christopher Browning est professeur d’histoire à l’université de Caroline du Nord, Chapel Hill. Spécialiste mondialement reconnu de la Shoah, il a également publié Politique nazie, main-d’oeuvre juive, bourreaux allemands (Les Belles Lettres, 2005).
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La réalité de l’horreur quotidienne par la main de ces hommes très ordinaires que l’on pourrait croiser dans la rue en toute tranquillité, donne froid dans le dos, 65 ans après leurs crimes…
Note : 5 / 5
Où on voit des hommes qui pour la plupart n’ont rien de brutes (plutôt âgés avec métier et enfants), qui alors qu’ils ont chacun la possibilité de dire non, effectuent un travail que la morale réprouve.
Il suffit aux organisateurs de bien préparer le travail, en le divisant en des tâches séparées et de confier celles-ci à des groupes différents : certains « chassent les juifs », d’autres les « ramassent », d’autres encore les « tuent » ou les chargent dans des wagons en sachant qu’ils les envoient à la mort, … ; éventuellement on fait appel en cas de besoin à des « sous-traitants » venus des parties conquises de l’URSS. C’est qu’en fait il y a beaucoup à faire ! Et on apprend que nombre de juifs sont « traités » sur place, sans même être envoyés dans des camps spécialisés dans « la solution finale ».
Un « vulgaire » bataillon « de réserve de la vulgaire police » composé de cinq cents « vulgaires pères de famille », trop âgés pour aller se battre contre les Soviétiques, a en seize mois à compter de la mi-42, massacré 83 000 juifs autour de Lublin.
Avec le temps, les hommes s’habituent et la routine s’installe. Et chacun fait ce qu’il a à faire … parce que les autres le font, et qu’il ne veut pas passer pour un lâche. Bien sûr quelques uns ont refusé … mais rarement franchement : ils s’arrangeaient pour être ailleurs lorsqu’il faut accomplir certaines choses.La plupart opèrent sans haine, simplement parce que « c’est comme ça » : certains dans le civil étaient maçons, commerçants, … mais cette vie passée est « si loin » : dorénavant ils sont directement tueurs ou complices de tueurs. Sans se poser de questions. Ils vivent dans le présent, uniquement dans le présent. Après la guerre, ils auront des pertes de mémoire … où ils interprèteront les choses autrement.
Et ces officiers qui amènent leurs femmes en Pologne, justement pour leur montrer la perfection de la tâche qu’ils accomplissent !
Et ces Polonais (ça se passe dans leur pays), qui bien qu’humiliés par les Allemands, assistent spontanément aux massacres comme à des jeux de cirque. Pire même, quelques uns les aident en dénonçant les juifs qui ont réussi à se cacher. Une tâche somme toute banale pour des personnes « qui aiment rendre service ». Même en nuisant à leurs compatriotes, et au bénéfice d’un ennemi immoral … Mais qui est le plus fort !
Et ce qu’on ne dit pas ici dans le livre (ce n’est pas le sujet), c’est que les juifs qui sont passés à travers les mailles du filet allemand, ont été éliminés par les Polonais après la guerre : la Pologne est quasiment aujourd’hui le pays judenfrei (débarrassée des juifs) que voulaient les nazis (et peut-être l’Eglise catholique).
Et rarement dans ce livre on ne trouve une personne qui admire franchement le nazisme (bien sûr parmi les policiers il y a des fanatiques, mais ils ne sont pas la majorité) : les choses sont comme ça, on ne les discute pas. Sous Staline ça a été un peu la même chose. Mais différence notable : là bas, on n’a pas « déstalinisé » et on n’ouvre pas les archives (celles qu’on a entrouvertes sous Eltsine ont été refermées depuis : « circulez, il n’y a rien à voir « ).
Les Allemands qui tuaient « n’avaient pas conscience de … »; pas même ceux qui vivaient à côté d’un camp ; certes certains de ceux-ci comme Buchenwald, étaient situés au milieu des bois, mais d’autres comme Dachau (créé en mars 1933, moins de deux mois après l’arrivée au pouvoir d’Hitler) étaient quasiment en ville, avec simplement des grillages et barbelés autour (et aujourd’hui ? Puisque l’entrée est gratuite, les riverains y amènent leurs enfants pour qu’ils y jouent, leurs chiens pour y faire leurs besoins, ou alors viennent simplement y griller « une clope »). Les Allemands des environs des camps ont préféré ne pas savoir (par peur ? par indifférence ? par soutien implicite du régime ?). Pire un camp comme Mauthausen, près de Linz (en Autriche annexée), où les prisonniers traversaient matin et soir les villages pour se rendre au travail … était « ignoré » des populations : personne ne savait. Enfin c’est ce qu’ils ont prétendu après la guerre.
En France on avait aussi nos camps, généralement ils avaient été établis par la IIIe république, avant l’invasion allemande; certains en pleine ville (Drancy, Pithiviers, …); la France a préféré les raser à la libération : ils n’ont jamais existé ! C’est tellement plus simple ! Peut-on accuser les Français de complicité ? De complicité de quoi ? Des camps ? Mais jamais on n’a eu ça chez nous, cher Monsieur !
Merci Monsieur Christopher Browning, de ne pas participer à l’oubli général.
Note : 5 / 5
Pourquoi des hommes ordinaires, non incorporés (ni-incorporables) dans l’armée allemande, non-policiers sauf au rabais (dans une vague police communale), ont-ils commis des crimes invraisemblables à l’arrière des troupes ? C’est la question à laquelle voulait répondre ce jeune historien américain. A la suite d’une enquête et d’interrogatoires des participants survivants d’une section ayant commis en Pologne des crimes, il a noté :
- que la première réponse est le déni de participation à ces crimes
- le mensonge étant prouvé, la deuxième réponse est l’obligation de respecter les ordres donnés par les supérieurs
- et qu’ayant apporté la preuve que le refus de commettre ces crimes (par les plus instruits ou les mieux éduqués) n’était pas puni, la réalité c’est le besoin de faire « comme les autres », même s’il faut pour cela se saouler. Faire « comme les autres » et bien sûr éventuellement mieux…
Note : 5 / 5
On a beaucoup commenté les expériences menées à Yale et Stanford, aux Etats-Unis : suivant des protocoles universitaires, des étudiants « punissaient » des cobayes selon les instructions de leurs professeurs ; certains le faisaient avec plaisir (30% de l’échantillon environ), d’autres obéissaient aux ordres quelqu’ils soient (50 %) et, lueur d’espoir quand même, les 20% restants se montraient plus ou moins réfractaires aux instructions…
Et bien, ces mêmes proportions se retrouvent au sein du « 101° bataillon », groupe de policiers de réserve berlinois tout à fait ordinaires, un de ces « Einzatzgruppen » chargé d’éliminer les Juifs (tous les Juifs, femmes et bébés compris) derrière les lignes allemandes durant l’offensive vers l’Est.
La pratique confirmant la théorie, disais-je.
L’enquête de l’historien américain Christopher Browning fait d’autant plus froid dans le dos qu’elle a été menée de manière extrêmement rigoureuse – l’auteur a analysé méticuleusement les témoignages de 210 anciens du bataillon.
Un dernier mot avant de terminer : en pointe dans le combat contre le « complot judéo-bolchevique », les indispensables « intellectuels » (anciens profs, journalistes, juristes…) qui créent et diffusent le discours qui déculpabilisera les bourreaux.
Un livre indispensable pour qui veut comprendre la nature humaine.
Note : 5 / 5
Etude très sérieuse qui ne verse à aucun moment dans le voyeurisme, mais qui n’en est pourtant pas moins prenante. On suit bien la progression de ces hommes ordinaires en bourreaux. L’apport dans chaque récit des témoignages de ces hommes les rend particulièrement impressionnant. Le livre se termine sur une étude très bien faite quant aux raisons qui poussent des hommes ordinaires à devenir des criminelles de masse, c’est la partie la plus inquiétante
Note : 5 / 5